On dirait que les souverains de notre temps ne cherchent qu'à faire avec les hommes des choses grandes. Je voudrais qu'ils songeassent un peu plus à faire de grands hommes ; qu'ils
attachassent moins de prix à l'oeuvre et plus à l'ouvrier, et qu'ils se souvinssent sans cesse qu'une nation ne peut rester lontemps forte quand chaque homme y est individuellement faible, et
qu'on n'a pas encore trouvé de formes sociales ni de combinaisons politiques qui puissent faire un peuple énergique en le composant de citoyens pusillanimes et mous.
A. de Tocqueville. De la Démocratie en Amérique.
Je proposerai, en 1986, un projet de loi européenne sur la libération des mouvements de capitaux.
J. Delors. Mémoires.
C'est de la libération des mouvements de capitaux que date le déséquilibre désormais écrasant, en Europe, entre le travail et la capital ; celui-ci peut désormais circuler à la vitesse de la lumière ; celui-là reste prisonnier du local. Les capitaux, à l'affût de taux de rentabilité toujours plus élevés, vont peu à peu dicter leur loi. C'est dans ce choix initial que s'enracine le vaste déménagement des industries traditionnelles des pays à hauts salaires vers les pays à bas coûts, auquel nous assistons aujourd'hui. Bien sûr, d'autres choix y contribuent : d'abord la poursuite du désarmenent tarifaire et contingentaire, ensuite l'entrée de la Chine dans l'OMC, sans qu'ait été négociée en parallèle ni clause environnementale ni clause sociale, enfin, surtout, l'imposition à l'économie européenne d'un carcan déflationniste à travers la négociation des règles de la monnaie unique.
Jean-Pierre Chevènement. La Faute de M. Monnet.
Les ingrédients sont multiples mais la recette est simple.
Mêlez quelques pédagos qui ne se sont pas consolés de l'échec du communisme et veulent l'imposer dans les classes,
quelques soixante-huitards prenant leurs rêves sous fumette pour la réalité, des lobbies puissants à Bruxelles pour que l'école ne forme plus d'élites capables de réfléchir et de leur faire
obstacle, des rapporteurs à l'OCDE qui décrivent cyniquement comment faire des économies sans que les gens ne protestent (voir les propos, ahurissants, dans l'article que j'ai écrit il y a deux ans sur ce sujet pour Riposte Laïque), des politiques de gauche
prétendant que former des élites c'est contraire à l'égalité des chances, des politiques de droite désireux de fermer les écoles, des fédérations de parents qui prétendent entrer dans l'école et
la formater, en spécialistes sachant mieux que le cordonnier comment on rapetasse des chaussures, bien sûr et des élèves refusant le savoir et l'effort ...
Touillez pendant quelques années, ajoutez quelques pseudo-concertations avec des syndicats enseignants désireux
d'appliquer l'idéologie et pédagogiste et libertaire (et donc politique), se battant pour réclamer l'égalité d'horaires et de traitement pour tous les enseignants (là encore par idéologie
égalitaire communiste et par opportunisme, comme si un professeur de lycée et un enseignant en maternelle ou de C.P faisaient le même travail, comme si un enseignant de sport qu n'a jamais de
copie à corriger faisait le même travai qu'un prof de français et devait faire le même nombre d'heures devant les élèves), ou se souciant carrément d'entretenir un nombre suffisant de mécontents
(TZR, vacataires, neo-titulaires....) qui forment le gros de leurs troupes et leur donnent l'illusion d'être importants ! Tous ces gens-là s'occupant d'ailleurs davantage du nombre de leurs adhérents ou de défiler pour les Palestiniens que de défendre l'école dont ils ont la
charge...
Faites cuire avec comme maître queux des Royal, Allègre, Jospin, Ferry...
La pâtée est prête quand les députés décident qu'il n'y a plus aucun obstacle à faire financer les écoles privées par les communes. Nous y sommes. La loi a été votée hier. Présentée par son instigateur, le sénateur UMP Carle (d'où la loi Carle), sous prétexte et d'égalité et de liberté enterre et l'école publique et le service public. Les communes, dorénavant, devront verser de l'argent aux écoles privées fréquentées par des élèves de leur commune, même si celles-ci ne se trouvent pas sur leur territoire.
Comment peut-on imaginer que les petites communes qui peinent déjà à joindre les deux bouts aient et les moyens de payer les frais de construction, entretien, réparation, chauffage etc. de leurs écoles, ce qui génère des frais fixes, quel que soit le nombre des élèves, et de subventionner les écoles privées qui ne sont pas sur le territoire communal ???
Non seulement les petites écoles fermeront faute d'élèves mais on arrive à ce paradoxe que c'est le représentant de l'Etat dans la commune qui va faire disparaître le service public en subventionnant le privé !!!
Les défenseurs de la proposition de loi parlent d'égalité. C'est une drôle de conception ; il me paraît scandaleux que ceux qui ont déjà les moyens de payer l'école privée, qui n'est pas gratuite, contrairement à l'école publique, ceux qui ont les moyens de conduire ou de faire conduire leurs enfants à l'école sans profiter des circuits de transports scolaires payés en grande partie par le contribuable puissent voir leur note de scolarité diminuer parce que les autres auront une école avec moins de moyens ou, plus sûrement, une école plus éloignée, la leur ayant été fermée faute de nombre suffisant d'enfants. C'est ça la disparition du service public. Mais peut-être que les frais de scolarité ne diminueront pas, cette manne servant à construire d'autres classes, d'autres écoles, pour mieux faire disparaître, à terme, l'école publique ? Il est clair que l'objectif du détricotage est, évidemment, celui-ci, et que ceux qui hurlent au loup aujourd'hui ont singulièrement facilité les choses à la majorité politique actuelle en participant à la baisse de niveau et d'exigence qui s'est généralisée partout et conduit trop de gens à choisir, la mort dans l'âme, l'école privée.
Pourtant, elle joue encore son rôle, ici et là, elle pourrait le retrouver partout avec quelques mesures simples au lieu
qu'une logique comptable, une logique de rentabilité vienne jouer un rôle dans le plus précieux des biens, l'instruction d'un enfant.
On me dira que la loi limite la casse puisqu'elle prévoit cette obligation
dans quatre cas seulement : les raisons médicales (admettons , quoique ...), si les parents travaillent ailleurs (ce qui est le cas dans la grande majorité des cas quand on habite une petite
commune) et que leur commune ne propose pas de système de garde ou de restauration, si l'enfant a déjà un frère ou une soeur inscrit dans la commune de l'établissement privé.
Autrement dit, il suffit d'inscrire deux de ses enfants là où l'on travaille, quelles qu'en soient les raisons, en école privée de préférence, pour que votre commune d'origine soit obligée de
verser de l'argent à l'enseignement privé.
Mais le meilleur est pour la fin : "quand cette contribution n'est pas obligatoire (donc en-dehors des quatre cas cités ci-dessus) la commune de résidence peut
participer aux frais de fonctionnement de l'établissement... On peut s'attendre à voir la loi soumise à rude épreuve, soumise et aux appréciations du Maire et de son Conseil municipal, et
peut-être à leurs religions et au pouvoir des directeurs d'établissements privés capables ou pas de faire pression sur les mairies via leurs contacs dans les Conseils généraux ou régionaux ou,
tout simplement, les directeurs d'entreprise qui se trouvent parmi les parents d'élèves.
Je crois que cela participe de ce que d'aucuns nomment "république bananière...". Et l'instruction qui échappe pour la plus grande partie à l'indépendance du
service public et de ses serviteurs, c'est le début de la fin.
Commentaires Récents